Bois de Païolive 01 - J-M.Bayle

L’ÉTRANGE ET FASCINANT BOIS DE PAÏOLIVE

Comment raconter ce bois ? Par quel bout pénétrer dans son histoire ? Quel chemin emprunter pour en comprendre toute la fantasmagorie et les mystères ? Le bois de Païolive échappe à toute comparaison. Son histoire est enracinée dans un monde et un temps insaisissables. Il est né de la mer. C’est un immense massif calcaire qui a émergé des flots à l’époque jurassique. C’était il y a plus de 150 millions d’années. C’est au sud de l’Ardèche.

 

UN BOIS EN MOUVEMENT

Que nous apprend le temps écoulé depuis l’apparition de cette terre exondée ? Quel dialogue a bien pu s’établir entre ce nouveau venu et les éléments qui l’entourent depuis des millénaires ? En fait cette relation ne cesse de s’alimenter de leurs turpitudes réciproques. Mais elle n’annonce aucune conclusion, pas de dénouement à en attendre pour l’instant. Ainsi aujourd’hui, quand on découvre le bois de Païolive, c’est une étrange armada de roches calcaires pétrifiées qui émerge d’une épaisse couche de végétation. Il se plait à onduler comme la mer qui fût sa matrice nourricière. Dans la journée la canopée verdoyante des chênes et des bruyères qui le recouvre épouse le mouvement chaloupé des collines. Les roches blanches qui en émergent se bousculent en ordre dispersé comme un rideau d’écume. D’autres, esseulées, ne sont que des esquifs ballottés par la houle. A y regarder de plus près toutes ces roches semblent porter les stigmates d’un combat de titans. Leurs formes karstiques impressionnent. Elles échappent à toute rationalité. Seuls des verbes contradictoires pourraient expliquer la multitude de leurs styles. Aucun artiste ne peut prétendre les imiter. La profusion d’impressions mêlées de crainte et de menaces qu’elles dégagent tout en étant capables de séduction reste une énigme.

 

DES DÉMIURGES DANS LE BOIS


Toutes ces formes sont en fait la résultante d’une lente sédimentation. Les spécialistes prétendent que cette couche aurait atteint 200 mètres d’épaisseur. Mais une fois sortie des eaux et exposée à l’air libre, cette matière fragile, cette terre incertaine, ce monde nouveau, a suscité bien des convoitises. Des prédateurs désoeuvrés l’ont considéré comme un exutoire inespéré. Ils s’y sont aussitôt précipités en grand nombre pour confronter leurs talents respectifs. Dès lors l’acharnement de vents venus d’ailleurs, de pluies diluviennes aux équinoxes de septembre, auxquels se sont joints l’arrogance pernicieuse du gaz carbonique, le martèlement de l’insatiable soleil du midi, le mordant des ères glacières, tous ont entamé un lent et interminable travail d’abrasion comme un artiste affairé dans son atelier. Ce sont eux les authentiques créateurs de ce monde mystérieux et magique. Leur inspiration débridée a façonné un théâtre mythique. Tous ces éléments se sont appliqués à griffer chaque roche de multiples entailles ou de larges cannelures comme des tatouages que le temps a consciencieusement transformés selon ses humeurs. Leur délire créatif ne s’est pas arrêté là. Dans leur élan ils se sont ligués pour creuser de profondes cuvettes et percer certains rochers de larges trouées béantes, comme on découpe un rideau de dentelle, laissant ainsi le vent les traverser en sifflant bruyamment.

 

L’IMPOSSIBLE INVENTAIRE


Une flore insensée est aussitôt venue envahir les moindres failles. Des arbustes de toute sorte se sont amusés à en ébouriffer le paysage naissant. Aujourd’hui on y trouve essentiellement des chênes verts et blancs, des châtaigniers, du buis que de vilains papillons aux ailes blanches, venus du bout du monde, se plaisent à massacrer, des tilleuls, du laurier. Mais comment être exhaustif ? Il faudrait aussi parler du thym, de la lavande, des aubépines, du genévrier. Mais là encore la liste reste indécemment incomplète. D’autant que sa flore est indissociable de sa faune. Comment dresser un tel inventaire ? La richesse de ce bois impose un peu de respect et d’humilité à qui n’est pas spécialiste de toute cette diversité.


LE CHASSEZAC


C’est dans ce décor fantastique qu’une rivière s’est émancipée à travers les millénaires. Elle a dû ruser pour imposer son propre passage à travers d’immenses blocs de calcaire . Il lui aura surtout fallu beaucoup de patience pour sculpter cette trajectoire démentielle. Sa force tranquille d’été et ses colères de novembre ont fini par tailler d’impressionnantes falaises vertigineuses dans l’épaisseur du massif. En suivant ses courbes et l’enchaînement de ses méandres, la fluidité de sa trajectoire semble pourtant avoir été tracée avec délicatesse par une plume trempée dans l’encre de Chine dessinant sur du papier de riz. Et ce qui aurait pu apparaître comme une vilaine balafre lacérant de part en part l’étendue du bois se révèle une de ses composantes les plus séduisantes et des plus attractives. C’est ainsi que sont nées les Gorges du Chassezac.

 

ENTRE DÉCOUVERTE ET AVENTURE


Mais ce bois n’est pas un jardin. Sa séduction a ses limites. Il est hasardeux de se promener en dehors des sentiers balisés. Leur lent cheminement draine chaque été de longues cohortes de touristes ébahis. Mais tenter une digression, voire un simple écart dans ce relief tourmenté n’est pas une bonne idée. Il sonnera le début d’une aventure incertaine. On peut très facilement se perdre à quelques mètres d’une voie balisée. Le risque n’est pas mince. Mais on peut aussi prendre ce risque en se donnant les moyens de l’assumer. Il sera alors nécessaire de se munir d’une carte et d’une boussole, d’emporter un minimum de ravitaillement et un bidon d’eau, mais il faudra surtout s’équiper d’un sécateur ou une serpette et accessoirement glisser une frontale au fond de son sac. Ainsi équipé vous avez le droit de pénétrer dans cet univers fantastique comme on plonge dans un abysse. Vous en reviendrez la tête pleine d’impressions exclusives qui bousculeront
au fond de vous le fragile équilibre émotionnel du promeneur que vous étiez auparavant.


UN SPECTACLE PERMANENT


Les rochers du bois de Païolive sont des personnages venus d’une mythologie improbable. Leurs formes sont celles d’animaux fantasmagoriques ou de monstres parfois caricaturaux. D’autres sommeillent depuis des millénaires comme des pachydermes épuisés ou au contraire déambulent avec la fierté et la suffisance des dinosaures de l’ère secondaire. Suivant le moment ou l’angle d’approche, l’image que vous en percevrez sera différente. Ce bois est à lui seul un monde insaisissable. Il semble se plaire à surprendre en permanence celui qui le visite et à l’entrainer dans une ronde insensée comme dans un carrousel. Quand vous croyez suivre sur une ligne de crête une cohorte de nains laborieux
ou de pèlerins fatigués, approchez-vous et certains se transformeront aussitôt en hydres ou en dragons menaçants quand d’autres ne seront plus que des animaux de basse-cour ou un dédale de gros cailloux. Vous ressentirez d’abord un étrange malaise vous envahir, un dérèglement de tous vos sens vous paralysera, puis vos certitudes se déliteront. A cet instant l’intelligence de vos visions se sera diluée. Dès lors votre imagination s’imposera, pétillante et souveraine. Vous aurez l’impression d’approcher l’énigme de ce monde, d’en atteindre ce qui semblait jusque-là inaccessible. Ce qu’il inspire supplantera son apparence.Pour cela la nuit pourra se révéler une complice efficace. Elle est la plus avisée des entremetteuses. Dans la pâleur des ombres grandissantes, quand l’obscurité s’est installée dans le bois, tout déplacement voire le moindre mouvement deviennent aléatoires. Le ciel criblé par la lumière des étoiles secondera alors la lune pour mettre en place un ballet fascinant d’ombres et de clairs obscurs qui durera jusqu’au petit matin. De l’implication de tous ces noctambules dépendra la qualité du spectacle. Il faut surtout que la lune ne soit pas d’humeur badine en préférant jouer avec des nuages de passage au lieu de se concentrer sur le spectacle promis. Elle doit faire de vous l’unique spectateur d’une chorégraphie exclusive. Vous serez alors ébloui comme un enfant devant un feu. Vous sentirez peut-être tout le bois de Païolive frémir puis s’émanciper comme l’étrange forêt de Birman se mettant en mouvement pour aller vaincre Macbeth réfugié dans le château de Dunsinane.

 

UN BOIS ET DES HOMMES


La rencontre du bois avec les hommes est sans doute le chapitre le plus improbable et le plus émouvant de sa longue histoire. Des traces de vie sur ce territoire remonteraient à la préhistoire. L’homme de Néandertal y a laissé de nombreuses traces. Il y vivait au rythme de la nature. Mais c’est surtout la découverte de centaines de dolmens qui atteste d’une importante présence humaine. Orientés vers le soleil levant, ces lourdes dalles de granit ou de grés servaient de refuge éternel à des familles entières, voire à toute une communauté. Tous avaient donc choisi le Bois de Païolive pour y reposer en paix. Leur présence surprend à peine. Ici le temps semble suspendu. Derrière chaque rocher protéiforme il semble possible de rencontrer un druide à longue barbe muni de sa serpe. Sans doute paraitra-t-il affairé dans sa quête d’un peu de gui. Sa cueillette dans les arbres s’accompagnait le plus souvent d’un cérémonial sacré à l’approche de la sixième lune. Mais si ce n’est un druide qui croise votre chemin, peut-être sera-ce un ermite ? Perché sur une falaise abrupte lavée par l’érosion, dominant ostensiblement la vallée du Chassezac, l’ermitage de Saint Eugène témoigne d’une présence humaine de plus d’un millénaire. Vu de loin, enveloppé en toute saison par une épaisse couche de feuillages, on l’imagine abandonné à des nuées d’oiseaux de toute sorte, côtoyant une imposante communauté de chauves-souris installée dans ses murs comme des pensionnaires permanents. La surprise est de taille. Un moine habite effectivement les lieux. Sa solitude s’accommode parfaitement du rythme de la nature depuis vingt-cinq ans. Et les fresques authentiques de style byzantin qui ornent les murs de la chapelle sont pour lui le seul spectacle permanent qui échappe au rythme des saisons. Ce prêtre perpétue ainsi la vie érémitique. Mais la présence des hommes dans le Bois de Païolive n’a pas toujours été animé d’une spiritualité apaisante. Les atrocités des guerres de religion et leurs cortèges de massacres hantent encore les lieux. Catholiques ou protestants, tour à tour victimes ou persécuteurs, ont bousculé pendant des décennies avec une violence inouïe la sérénité du bois. Et ce sont les salves des fusils de la Wehrmacht claquant au matin du 31 juillet 1944 qui commettront la dernière abomination dont le bois sera le théâtre. Ils viennent d’exécuter sans aucune raison Thérèse et Joseph Aubert, le guide du bois et sa femme contre les murs de l’auberge de Païolive. Païolive est donc bien plus qu’un bois. Son histoire est multiple. Mais son originalité est unique. Depuis des millions d’années il ne cesse de se construire, de se façonner, de se transformer. La multitude des paysages ruiniformes qui font son enchantement et son mystère seraient nés de ce que les scientifiques appellent la Karstification (dissolution des roches carbonatées ou sulfatées au contact de l'eau chargée en acide carbonique). Mais la science tente souvent d’expliquer ce que nos sens ne perçoivent pas ou ne veulent pas comprendre. L’histoire inachevée d’un paysage échappe à l’entendement. Et les traumatismes de la naissance de ce bois sortant des eaux il y aurait plus de 150 millions d’années me semble aussi abscons que ce qu’il pourra devenir dans les 150 millions à venir. Seul compte le dialogue que l’on peut établir aujourd’hui avec lui. D’autant qu’il a encore beaucoup de choses à nous raconter. Et d’autres à nous faire vivre.

Jean-Marc BAYLE

Crédits photos réservés : Jean-Marc BAYLE

 

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