Sortie d'été de l'Amicale des Ardéchois à Paris
Une journée à Saint-Félicien
Nous nous étions retrouvés à Saint-Félicien. Dans le ventre de cet alexandrin se niche une journée d’été des ‘’Ardéchois à Paris’’. Il ne s’agissait en aucun cas d’un pèlerinage en hommage à ce saint martyr persécuté et décapité au IIIème siècle sous l’empereur Dioclétien mais plus simplement du déjeuner annuel des ‘’Ardéchois à Paris’’. Voilà un rituel qu’aucune adversité ne saurait contrarier, pas même une journée de finales Olympiques.
Odile Prévost était la maitresse de cérémonie. Nous étions sur ses terres. Autant dire que le déroulé de notre visite avait été méticuleusement pensé. Rien n’avait été laissé au hasard. Chaque participant savait en arrivant qu’il repartirait avec une connaissance exhaustive de la localité.
Nous nous étions d’abord laissé glisser à travers un étonnant lacis de venelles sous le regard désabusé de nombreux matous désœuvrés. Nous débouchâmes rapidement sur une placette au milieu de laquelle trônait avec une discrétion mêlée d’orgueil l’église de Saint Félicien. De même qu’un visage peut parfois raconter la vie d’un homme, sa façade tourmentée témoignait de son destin agité. Notre guide du jour, Vincent Crouzet, adjoint au maire et professeur d’histoire à Tournon, devait nous en raconter son cheminement à travers les siècles. La passion et la rigueur qui structuraient le discours de notre conférencier étaient étayées par des plans, des cartes et toute sorte de croquis qu’il avait minutieusement préparés à notre intention et que chacun déployait avec une gestuelle et une concentration qui aurait enchanté Prosper Mérimée. Observer le frontispice de cet édifice était une véritable chevauchée sur près d’un millénaire ; aucune règle architecturale ne s’en dégageait, aucun style ne s’imposait, mais tous se complétaient avec une justesse improbable et une harmonie touchante. L’exposé habilement menée de Vincent Crouzet et la visite de la nef qui suivit devaient nous laisser à la fois enchantés et pensifs. Nous quittâmes la place de l’Eglise avec le sentiment d’avoir découvert une part essentielle de l’histoire de ce village ; quand la mystique religieuse et la créativité architecturale avaient su rassembler toute la population de Saint-Félicien, quand son église en était le centre et que les habitations se pressaient pour l’enlacer au plus près.
Mais si l’église a su fédérer le village, l’Ardéchoise en fait désormais la réputation. L’étape suivante devait nous dépayser : direction le cœur névralgique de ce rassemblement cyclo dont la notoriété a largement dépassé les frontières du département et de la région. Malgré tous les superlatifs qui l’accompagnent, Louis Clozel, son Président, sait rester humble. Comme un entraineur conscient des limites de la progression d’un athlète, Louis Clozel se donne désormais comme principal objectif de maintenir l’Ardéchoise à son niveau d’excellence. Le défi n’est pas mince. Après un accueil chaleureux qui lui correspond bien, le patron de la plus importante concentration cycliste d’Europe en a analysé pour nous les principaux atouts. Cet homme de contacts aime rappeler que dans cette épreuve à multiple facettes la convivialité et l’hospitalité y font jeu égal avec les performances sportives, que dans cette aventure les 12 000 coureurs et les 6000 bénévoles sont indissociables, et que le tracé des différentes courses est avant tout un trait d’union reliant étroitement la moitié des communes Ardéchoises dans une même ferveur festive.
La 32e édition est déjà dans les cartons. Gageons que Louis Clozel et son équipe de permanents sauront une nouvelle fois innover et stimuler les nombreux cyclosportifs et cyclotouristes ; tous souhaitant retrouver ou découvrir l’esthétisme du relief d’un département qui semble avoir été modelé pour accueillir les adeptes du vélo quel que soit leur niveau et leur motivation.
Il était temps de nous diriger vers la mairie. Une surprise nous attendait. C’est la ‘’ Consœurie du Caillé doux de Saint-Félicien’’ qui nous accueillit. Enveloppés dans de longues capes moyennement adaptées à la température de cette journée d’aout, ses membres nous invitèrent avec une fierté évidente à déguster leur produit. Nous apprîmes que contrairement au fromage du même nom fabriqué avec du lait de vache, il était conçu avec celui de chèvres préalablement libéré de son acidité naturelle. La réputation déjà bien établie et la spécificité régionale du ‘’Caillé Doux’’ a incité la Consœurie à déposer en septembre dernier une demande d’AOP (Appellation d’Origine Protégée).
L’heure du déjeuner approchait. Chaque été, en présence d’un grand nombre d’adhérents, ce repas s’impose comme un rituel majeur dans la vie de l’Amicale. Ainsi, quand le cliquetis des fourchettes s’était apaisé, la Présidente, Astrid Marchial Tauleigne, nous présenta les nouveaux bénéficiaires de la bourse offerte à deux bacheliers auréolés de la mention très bien et des félicitations du jury.
Hugo Viret (à droite) admis à Sciences Po Paris, compte se destiner au droit public. A peine avait-il exprimé son intention d’intégrer cet institut d’études politiques que la voix gouailleuse au ton maitrisé de Gérard de Lacharrière s’éleva pour fustiger les récentes dérives de l’école de la rue Saint Guillaume. Hugo répliqua aussitôt pour le rassurer sur le devenir de Science Po, et pour confirmer avec conviction qu’il veillerait à ne jamais se départir de ses propres valeurs, avant de conclure en disant que sa vocation était de ‘’changer les choses pour le bien-être de tous’’. Niels Rouach vient du lycée agricole Olivier de Serres d’Aubenas. Lui aussi, avec simplicité et humilité mais animé par une réelle détermination, devait décliner les différents aspects de son projet. Leur dénominateur commun étant la nature. Niels souhaite devenir animateur nature avec pour objectif de se consacrer à la rando, en somme d’être accompagnateur en moyenne montagne, ‘’pour faire découvrir au plus grand nombre le territoire ardéchois, sa diversité, la richesse de sa nature’’. Les deux impétrants furent généreusement applaudis.
Notre café à peine dégusté et nous voilà invités à nous rendre à l’autre bout du village. Une maison esseulée en bord de route nous attendait. La porte s’ouvrait sur un monde étrange. C’était la demeure de Charles Forot. Personnage inclassable. Boulimique de la vie, homme de culture, passionné par tous ceux qu’il rencontrait ; tour à tour poète, écrivain, créateur d’un centre culturel, d’un théâtre de verdure, de la maison d’édition du Pigeonnier qui accueillit Charles Maurras mais aussi Paul Valery, l’homme était éclectique. C’est Hélène, sa petite nièce, qui nous servit de guide. De sa voix grave au timbre cristallin, elle nous raconta l’histoire de Forot dont elle aurait dû être la biographe tant ses connaissances et sa passion pour son oncle Charles sont présentes en elle. Avec son mari, elle a pris soin de laisser en place tous ses meubles, des dessins et des photos se bousculent sur les murs, une partie de ses innombrables livres, lus et écrits, ainsi que toute sorte d’objets composant ses diverses collections tentent de nous raconter la diversité de l’homme. Mais ce qui explique peut-être le mieux l’auteur du ‘’Feu sous la cendre’’ et ‘’Histoires d’oiseaux’’ s’expose simplement à la fenêtre de son bureau : c’est la vue sur un paysage fascinant dans son immobilité, c’est la sérénité de la campagne ardéchoise drapée ce jour-là dans un camaïeu de vert se transformant en dégradés de différentes couleurs les autres saisons. Malade, Charles Forot fut condamné à deux reprises durant son enfance à rester de longues années chez lui. ‘’C’est sa curiosité qui l’a sauvé’’ insistera sa nièce, sans doute, mais la douceur et la diversité du paysage qui lui était offert fut incontestablement son principal compagnon, et certainement son seul confident.
Pour clore cette journée Félicinoise, Jean Prévost nous attendait dans son atelier. Un pétillement de couleurs nous a assaillis dès notre arrivée. Du sol au plafond, sur tous les supports, ses tableaux semblaient saluer avec enthousiasme notre venue. Pressés les uns aux autres, ils enveloppaient le peintre comme le décor d’un théâtre dont il serait l’unique comédien. Des corolles de pinceaux témoignaient de l’intense activité qui régnait d’ordinaire dans cet atelier. Des palettes racontaient des brides d’aventures dont le dénouement s’affichait sur toutes les toiles. Pénétrer dans l’atelier de Jean est une invitation pour un voyage inédit. Sa peinture n’est bridée par aucune école, c’est cette indépendance qui lui permet de nous offrir ces successions d’images qui nous envahissent et nous imprègnent comme un alcool fort. De l’agitation des ports de pêche bretons à la langueur des quais de Seine, des mouvements virevoltants et passionnés du Tango à la sérénité languissante d’un paysage ardéchois le pinceau de Jean raconte des histoires faites de contrastes improbables, de couleurs éclairées de l’intérieur, de formes souvent inachevées qui se télescopent en donnant à son œuvre cette intensité qui nous propulsent dans un imaginaire poétique inédit. Sa palette est aussi riche qu’un clavier. Il émane de ses teintes toute sorte de tonalité, des plus douces aux plus endiablées. Mais seul Jean Prévost sait en déchiffrer pour nous les partitions qui animent son œuvre.
Jean-Marie BAYLE





