La délégation de l'Amicale à Vernon

DISCOURS DU 11 NOVEMBRE 2017 À VERNON

par M. Antoine Valdès, membre de l’Amicale des ardéchois à Paris

 

 

 

 

 

  • Monsieur le Ministre,
  • Monsieur le Préfet,
  • Monsieur le Président du conseil départemental,
  • Monsieur le Maire,
  • Messieurs les présidents d’associations d’anciens combattants
  • Messieurs les porte-drapeaux
  • Monsieur le Président de l’association des Ardéchois à Paris
  • Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

 

Je suis né et j’habite à Aubenas, ville de 10 000 habitants considérée comme la capitale de l’Ardèche à l’huile comme on dit, c’est-à-dire l’Ardèche du Sud. Et savez-vous dans quelle rue ? Faubourg de Vernon. Je ne suis pas le seul, le président de notre communauté ardéchoise Philippe Auzas qui est avec nous habite dans la même rue. Et saviez-vous que le Faubourg de Vernon, devenu depuis Boulevard de Vernon, est un peu « les Champs Elysées » de la ville d’Aubenas ?

Pour moi, cette adresse me lie d’une manière intime à Vernon. Et pourtant je me suis longtemps demandé mais « qui est Vernon ? que fait Vernon en Ardèche » ? Comme vous vous êtes souvent demandé je pense : « pourquoi une avenue de l’Ardèche à Vernon » ? Et après tout, « pourquoi l’Ardèche, où est-ce exactement » ? Je vous rassure, vous n’êtes pas les seuls. Quand je parle de notre département, je dis toujours : « vous voyez Avignon, ou même pour les moins voyageurs Marseille ? Et bien vous remontez vers Lyon, et c’est à gauche. »

L’Ardèche, c’est aujourd’hui 320 000 habitants, 5 500 km2 dont la moitié de forêts. C’est à peu près aussi grand que votre département, mais deux fois moins peuplé.

Comment se fait-il que des jeunes ardéchois, les mobiles, soient venus ici pour défendre les vernonnais ?

En 1868, nous sommes sous le Second Empire. Le ministre de la guerre de Napoléon III le maréchal Niel met en place une loi sur « le recrutement de l’armée et l’organisation de la garde nationale mobile », qui est un peu une armée de 2ème ligne. Elle compte 400 000 hommes, soit autant que l’armée principale.

Le contexte est difficile pour l’Empire français, qui vient de subir une défaite après la malheureuse expédition du Mexique. Dans le même temps, Guillaume de Prusse et son chancelier Bismarck préparent l’unité allemande, forts de leur récent succès contre les Autrichiens à Sadowa. L’événement de la « dépêche d’Ems », une entrevue pendant laquelle l’ambassadeur français, pense-t-on, aurait été humilié par le roi de Prusse pousse la France à déclarer la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870.

La France compte 300 000 soldats, mais elle n’est pas bien préparée. La Prusse et ses alliés (la Bavière, le Bade Wurtemberg, le Hesse), alignent 800 000 hommes bien entraînés, et les fameux canons Krupp.

La guerre va durer 6 mois.

Les premiers combats dans l’Est de la France sont désastreux pour les Français (Froeschwiller, Saint Privat, Gravelotte). Napoléon III s’enferme à Sedan, il capitule en septembre laissant 100 000 prisonniers. La République est proclamée.

Le gros de l’armée restante s’enferme à Metz où elle se rendra en octobre laissant 180 000 prisonniers. De septembre à janvier, c’est le siège de Paris. Gambetta s’envole par ballon à Tours pour essayer d’organiser une armée composée de réserves, gardes mobiles et francs-tireurs. Tout cela va être effectué un peu dans l’improvisation vu les circonstances.

En Ardèche, ce sont 6 000 jeunes gens, les fameux gardes mobiles, qui vont rejoindre l’armée et se mettre en route.

Qui sont-ils ? Des jeunes, entre 20 et 25 ans pour la plupart, célibataires ou veufs sans enfants, des agriculteurs pour plus de la moitié, ce qui est normal, la population agricole représentant plus de 80 % du département à l’époque. Leur engagement fait l’objet d’un large soutien populaire, ils sont acclamés par les villageois en Ardèche.

Comment sont-ils habillés ? À la va-vite : le képi, la vareuse et le pantalon en gros drap bleu, sont de mauvaise qualité, ne résistent pas au mauvais temps. Les chaussures ont des semelles en carton. Les familles vont se mobilier pour équiper comme elles le peuvent les soldats : chaussettes, gilets, couvertures… L’équipement militaire est lui aussi improvisé : pas assez de bons fusils Chassepot, alors on va en acheter en Angleterre, de moins bonne qualité, aux États-Unis, les armes de la guerre de Sécession. Certains partiront même sans armes. Cet équipement, même sommaire, est principalement à la charge du département de l’Ardèche, qui a dû emprunter pour le financer.

Fin septembre 1870, les mobiles de l’Ardèche reçoivent l’ordre de se diriger vers le département de l’Eure pour la défense de la Normandie, en train puis à pied. Ils y rejoindront les mobiles de l’Eure, de la Seine Inférieure, et des francs-tireurs de Caen et de Seine et Oise. La plupart n’étaient jamais sortis de chez eux.

Les premiers combats ont lieu le 22 octobre 1870 dans le bois d’Hécourt à Pacy-sur-Eure face aux Prussiens de la garnison de Mantes. Le gros des combats aura lieu le 22 et le 26 novembre dans la forêt de Bizy et autour du village de Maulu.

Les Ardéchois perdront plusieurs dizaines de soldats, dont le capitaine Rouveure, un jeune polytechnicien tombé à 23 ans dans une charge à la baïonnette, faute de munitions, restée héroïque. L’ennemi perdra 300 hommes, selon les récits de l’époque.

À la suite de ces combats, le sous-lieutenant Louis de Pazanan écrit à son père « Je te dirai que l’Ardèche a ici une réputation colossale et que nous sommes reçus partout où nous passons comme un père recevrait ses enfants. À Vernon, la ville nous paye notre pension et notre café et ne veut en rien que nous rentrions dans ces dépenses. En mémoire et en l’honneur de l’Ardèche, le conseil municipal a baptisé une avenue « Avenue de l’Ardèche ». Nous sommes fiers et heureux d’être ardéchois ».

Au mois de décembre 1870, les mobiles de l’Ardèche vont se déplacer en Normandie pour éviter l’encerclement par les troupes prussiennes venues en nombre. Les combats vont se déplacer vers la Bouille, Maison Brûlée, et Château Robert. Les combats sont violents, souvent au corps à corps. Les ardéchois se replient sur Lisieux.

L’armistice est signé le 28 janvier 1871. En mars, les trois bataillons de mobiles ardéchois sont rassemblés à Caen. Ils iront à pied à Bourges et prendront le train pour rentrer en Ardèche. Pendant ce temps, c’est la Commune de Paris, qui prendra fin en mai.

Sur 3 600 hommes finalement engagés dans les combats, les ardéchois auront perdu une centaine d’hommes (dont la moitié de maladies), 300 disparus, blessés ou prisonniers. Leur courage n’aura pas changé le cours de l’histoire, mais aura porté haut leurs valeurs.

Après la guerre, des monuments en l’honneur des mobiles de l’Ardèche seront érigés en Ardèche et sur les lieux des combats, notamment à Privas, à la préfecture de l’Ardèche, à Maison Brûlée, ici à Vernon le 28 novembre 1873, il y a 144 ans. Les noms des rues de plusieurs villes de l’Ardèche et de l’Eure ont été rebaptisées en hommage à ces évènements.

La société Amicale des Ardéchois à Paris a été créée en 1890. Depuis 1900, une délégation des ardéchois de Paris se rend chaque année ici à Vernon, pour rendre hommage aux ardéchois morts, ici, pour la France. Les journaux locaux en faisaient régulièrement état, notamment « Le Républicain de Vernon » et le « Journal de Vernon ».

Ardéchois, coeur fidèle.

Cette cérémonie se tenait chaque année fin novembre, autour de la date anniversaire des combats de 1870 qui se sont déroulés ici. Puis la date a été rassemblée avec le 11 novembre, qui est devenu aujourd’hui la commémoration de toutes nos guerres : 1870, 1914/1918, 1939/1945, et plus généralement la date du souvenir et du respect pour tous ceux qui sont morts pour la France.

Mesdames, Messieurs, n’oublions pas les sentiments que portaient ces jeunes mobiles ardéchois et ceux qui nous ont précédé et faisons-les nôtres : la solidarité envers leurs frères en danger, le courage pour affronter les épreuves, la soif de transmettre leurs valeurs aux générations futures.

Je vous remercie.