Quand des communes Ardéchoises adaptent leur forêt pour faire face au dérèglement climatique
C'est l'histoire d'une plantation de cormiers venant suppléer la vulnérabilité des pins maritimes. Le Cormier serait une essence d'avenir visant entre autre à réduire les risques d'incendie. Son introduction dans ce projet ambitieux a nécessité l'implication de nombreux partenaires.
Comme une armée en opération, les cormiers ont pris position sur une crête, dominant d’un côté une vallée où serpente un ruisseau discret en cette saison, et de l’autre un bois de pins ébouriffés. Alignés à intervalles réguliers, on les dirait prêts pour une parade. Il n’en n’est rien. Leur mission est bien plus cruciale et dangereuse : l’avenir du bois de Bartres en dépend. Ces feuillus savent qu’ils devront affronter des adversaires réputés pour leur détermination destructrice. Face aux fortes chaleurs dues au dérèglement climatique et aux incendies menaçant d’embraser sa vulnérabilité, l’intervention humaine pour protéger cette forêt s’imposait.
Le bois de Bartres s’étire sur les communes de Saint-Paul-le-Jeune et de Banne. Son histoire est étroitement liée aux fulgurances et aux dépressions de l’économie régionale. Au XIXe siècle, les mineurs, soucieux de la solidité et de la résistance de leurs galeries, avaient planté alentour des pins maritimes réputés pour leur robustesse et peu regardants sur la qualité des sols qui leur était offerts. Leur bois servait d’étais dans la mine et de traverses pour les rails du chemin de fer. Mais la grande histoire de l’exploitation minière de la région devait avoir une fin qui ignorait l’avenir des pins maritimes. Comme une famille abandonnant l’un des siens, les pins se sont retrouvés livrés à eux-mêmes dans un environnement qui n’était pas le leur. Loin de se sentir esseulés, ils se sont au contraire multipliés. Rien ne semblait plus les contenir.
Les pins de Salzmann, pourtant arbre endémique de la région, devaient pâtir de ces encombrants locataires qui envahissaient leur espace, n'hésitant pas à les enlacer jusqu’à les étouffer. Comme une bande de vauriens s’affranchissant des convenances, ils dévalaient avec désinvolture au fond des moindres cuvettes, escaladaient des pentes abruptes, s’installaient dans les espaces les plus improbables, allant jusqu’à se répandre en vagues lancinantes à l’orée des villages. Il était temps de mettre un terme à leur aventure. Il y avait même urgence.
Certes, la prise de conscience n’est pas nouvelle de la part des professionnels de la forêt, mais cette fois c’est une campagne de grande envergure qui a été menée par l’équipe de Laurent Golliard pour l’ONF (Office National des Forêts) aidée par l’INRAE (Institut national de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement). Ce projet a été rendu possible grâce au financement du ministère de l’Agriculture et du département, auquel s’est joint le Groupe Qaeli, impliqué dans le devenir de la forêt ardéchoise.
Si les pins maritimes sont vulnérables aux incendies, il était impératif de créer des brèches dans cette meute compacte peu encline aux compromis, en lui imposant de nouvelles essences plus résistantes. 850 cormiers assument désormais cette mission. Les feuillus ont donc élu domicile dans un univers où ils n’apparaissaient jusque-là qu’à l’état disséminé. Néanmoins, cette présence en nombre conséquent demandera encore quelques années pour s’émanciper et arriver à maturité. Pour l’heure, les cormiers sont emmaillotés, comme des nouveau-nés, dans des langes grillagées les protégeant de l’appétit des chevreuils, aussi friands de leurs feuilles riches en tanin et de leurs fruits en forme de poire, que les sangliers de leurs racines.
Ces cormiers, sagement alignés comme autant de sentinelles interchangeables, ne sont en réalité pas si semblables puisqu'ils représentent 176 génotypes issus de six régions françaises. On comprend que les arbustes sont l’objet d’un programme de conservation génétique crucial dont Caroline Scotti, l’ingénieure de recherche de l’INRAE, s’empresse de souligner son intérêt pour la biodiversité en attirant une foule d’insectes pollinisateurs et pour la qualité de son bois. Un bois dense et homogène, au grain très fin, devenu au fil des siècles un matériau incontournable pour la sculpture, l’ébénisterie et la marqueterie, voire, plus subtil encore, pour la lutherie.
Mais une fois son intervention terminée, répondant à la question ‘’Sommes-nous réellement capable de rivaliser face au réchauffement climatique et à la menace des incendies ?’’ l’optimisme de l’ingénieure cède à plus de gravité en déplorant que le combat est dissymétrique, allant jusqu’à ajouter, en substance, que dans cette confrontation, la forêt ne fait certainement pas la course en tête.
À l’occasion de cette présentation, la mairie de Banne avait déplacé, non sans un brin de fierté, un élégant véhicule d’intervention et de surveillance des incendies. Subventionné à 80%, l’engin est flambant neuf comme les membres de son équipage impeccables dans leur panoplie aux couleurs assorties. Leurs missions de surveillance et de prévention, tout comme leur rôle pédagogique auprès d’un public ignorant trop souvent les conséquences de certains comportements, témoignent de l’implication des communes de l’Ardèche dans la prévention des incendies.
Jean-Marie Bayle

