Justes parmi les Nations
Maurice, Josette et Hermione Delubac, ont été reconnus le 14 septembre dernier Justes parmi les nations pour avoir caché des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont reçu à titre posthume la médaille et le diplôme de Juste parmi les nations, selon l'État d'Israël et Yad Vashem, son mémorial de Jérusalem. Une plaque a été apposée sur la façade de la banque Delubac, place Saléon-Terras au Cheylard.
Histoire de la famille Delubac
« Ne me dites rien, je sais pourquoi vous êtes là, entrez ». C'est par ces paroles empreintes de générosité et d'altruisme que Maurice DELUBAC a accueilli chez lui, avenue de Jagornac, André et Jean SAMUEL en cette matinée d'un jour de Février 1944. Maurice DELUBAC avait instinctivement compris que son ami André et le fils de ce dernier venaient lui demander protection et un refuge où se cacher.
En effet, Maurice, le catholique Ardéchois, et André, le juif du Nord de la France tous deux officiers de réserve de l'armée française, s'étaient rencontrés en 1940 /41 dans un stalag en Pologne, après avoir été faits prisonniers lors de la bataille de Dunkerque. Les deux hommes avaient sympathisé, puis bénéficié ensemble d'une libération, ayant tous les deux un statut de prisonnier de guerre " classique " si l'on peut dire, à un moment où le Reich respectait encore les conventions internationales pour ce type de prisonniers, même juifs.
André SAMUEL avait pensé à rejoindre, en Ardèche, son ami de captivité, après le malheur qui s'était abattu en Janvier 44, sur lui et son fils, à Nice, où ils s'étaient réfugiés en famille. Les autres membres de la famille SAMUEL, mes arrière-grand parents paternels, ma grand-mère paternelle, et Claude, mon oncle âgé de 16 ans, avaient été arrêtés par la gestapo sur dénonciation d'un tailleur nommé RUA avec lequel mon arrière-grand-père, négociant en tissus, était entré en relations d'affaires ; cet individu les avait dénoncés afin de ne pas avoir à honorer une dette commerciale, en organisant un traquenard fixant à Jules JOSEPH (mon arrière-grand-père) un rendez-vous à son magasin, soit disant pour lui payer des pièces de tissus ; des agents de la gestapo se dissimulaient à l'étage et ont donc procédé à son arrestation avant de le conduire chez lui où ils ont pu ainsi cueillir son épouse, Pauline, et sa fille, Madeleine, ma grand-mère.
Cette dernière fut conduite au lycée où se trouvait son fils cadet, Claude, afin de l'appréhender également. Ma grand-mère tenta, au moyen de signes ou mimiques discrets, de faire dire au Proviseur que son fils était en fait déjà parti ; or, ce Proviseur répondit que Claude était bien là et le malheureux fut emmené. Jean, mon futur Père, alors âgé de 19 ans, étudiant à la faculté de Droit, rentre chez lui dans le centre de Nice, sans se douter de ce qui s'était passé. Par chance, prévenu par un voisin bienveillant qui avait dû assister à l'arrestation du reste de la famille, et qui avait glissé un mot sous la porte de l'appartement sur lequel était écrit "Ne reste pas là !", il a pu quitter l'immeuble par une autre sortie pour aller se cacher chez la mère d'un camarade de fac, où son Père André l'a rejoint. Les jours suivants, les deux hommes, se sachant recherchés, ont erré dans l'arrière-pays niçois, mais les allemands étaient partout, et c'est à ce moment qu'André a pensé à son ami ardéchois Maurice. Les quatre membres de notre famille arrêtés furent conduits à l'hôtel Excelsior de sinistre mémoire ; situé non loin de la gare de Nice, c'est encore un hôtel de nos jours. Ils furent ensuite dirigés vers le camp de Drancy en région parisienne, où ils arrivèrent le 30 Janvier avant d'être déportés ensemble à Auschwitz depuis la gare de Bobigny, le 10 Février 1944, par le convoi 68, pour être assassinés dans les chambres à gaz dès leur arrivée à destination le 13 Février. Au Cheylard, mes grands-parents maternels, Maurice et Herminie, et leur fille Josette, ne cessent de prodiguer de l'attention et de l'affection à André et Jean, et acceptent de les cacher longuement chez eux . André et Jean ont pu alors mesurer la force de caractère de leurs bienfaiteurs. Une anecdote parmi d'autres : Maurice ne se gênait pas pour écouter la radio de Londres à tue tête, ce qui ne manqua pas d'étonner André, habitué à plus de discrétion en ce domaine ; Maurice lui répondit : « c’est pour en faire profiter mon voisin, un milicien ! ».
Ce dernier, savait très bien que des juifs étaient cachés dans la maison d'à côté, mais il ne se risqua jamais à « mouffeter » comme nous dirions aujourd'hui, car il savait trop de quel bois était fait Maurice DELUBAC. Et puis, Josette et sa fille, voisines, étaient aussi copines ! Et puis, dans ce malheur, un bonheur est arrivé : une idylle s'est nouée entre Jean et Josette, qui se conclura par un mariage en 1951, puis la naissance de ma sœur Madeleine en 1952 et celle de votre serviteur en 1956. RUA fut arrêté à la Libération, jugé et condamné à 20 ans de travaux forcés. Il me semble que ce misérable a purgé sa peine. Il décèdera à Antibes en 1975. Voilà ! un morceau d'histoire de notre pays, une chronique particulière relatant une situation comme il y en eut tant d'autres à travers la France de cette époque. Les français n'ont certes pas été le peuple le plus courageux collectivement durant ce Grand Drame, comme d'autres l'ont été. Nous avons eu beaucoup de lâches, mus par l'antisémitisme ambiant, mais souvent davantage par l'intérêt et l'âpreté au gain, ou simplement par la peur ou la bêtise. Mais ce pays, a pu aussi compter sur une foule de braves gens, courageux anonymes, comme Maurice, Herminie et Josette, qui n'ont pas hésité, souvent au péril de leur vie, à aider leurs prochains qui étaient pourchassés en raison de leur origine. Ces héros anonymes agirent selon leur conscience, mus parfois par des sentiments religieux, comme au Chambon-sur-Lignon, mais toujours par humanité, une humanité qui devait être enfouie au plus profond de leur âme et de leur être. Comme quoi, ce qui fait toujours la différence, est ce qui se passe dans la tête et dans le cœur !
Jean-Michel Samuel-Delubac



